Marseille (13)

Provence-Alpes-Côte d'Azur

5ème génération

Origine du projet


L’éducation des enfants est aujourd’hui un enjeu majeur de société. Pourtant, les parents des quartiers populaires restent souvent absents des débats publics sur la parentalité, l’école ou l’accompagnement éducatif. Leur parole, leurs savoirs et leurs expériences demeurent encore trop peu reconnus.

C’est dans ce contexte que le projet des Universités Populaires de Parents (UPP) a pris place à Marseille, au sein d’un collectif de parents engagés du centre-ville, principalement du quartier de Noailles, classé en Quartier Prioritaire de la Politique de la Ville (QPV).

Quartier populaire et multiculturel d’environ 4 500 habitant.e.s, Noailles cumule précarité sociale et administrative, habitat dégradé et manque d’équipements publics de proximité. Les effondrements de la rue d’Aubagne en 2018 ont profondément marqué les habitant.e.s et révélé au grand jour des conditions de vie indignes dénoncées depuis longtemps.

Face à ces réalités, les habitant.e.s n’ont jamais cessé de développer des formes de solidarité et d’organisation collective. C’est dans ce contexte qu’est née, dès 2014 autour de l’école Albert Chabanon et de l’APEAC (association des parents d’élèves), une dynamique de parents engagés autour de nombreuses actions : sécurité aux abords de l’école, cafés de parents, projets éducatifs et culturels, initiatives solidaires et mobilisations de quartier, avec le soutien d’une équipe pédagogique profondément investie.

Au fil des années, cette mobilisation a dépassé le cadre scolaire pour devenir une véritable dynamique d’habitant.e.s, renforcée lors des crises traversées par le quartier, notamment après les effondrements de la rue d’Aubagne puis durant la période du Covid-19. Ces événements ont mis en lumière le rôle essentiel des habitant.e.s dans les réponses collectives face aux situations d’urgence, de précarité et d’isolement.

C’est dans cette continuité qu’est née officiellement l’association Les Minots de Noailles en 2021, autour des questions de pouvoir d’agir, d’émancipation parentale, de solidarité et de participation citoyenne, puis l’intégration de la démarche UPP en 2022.
Très rapidement, les parents ont trouvé dans les UPP un espace rare de reconnaissance et de légitimité, où leurs vécus pouvaient devenir une matière de recherche, de réflexion collective et d’action citoyenne.

Le collectif s’est construit autour de l’engagement d’Alia, Nacéra, Lidya, Dikra, Rym, Amina et Nersine, parents de diffrentes établissement du Grand centre ville (arrondissement limitrophe au 1er), avec le soutien de Sonia, qui a animé l’UPP13 durant sa première année, la facilitation et la coordination d’Assia et l’accompagnement méthodologique de Sofia, universitaire associée à la démarche.

Comme dans de nombreux projets collectifs menés sur plusieurs années, le temps, les difficultés liées à l’écriture, ainsi que les réalités familiales, administratives et économiques ont parfois fragilisé le groupe. Certaines mamans ont dû se retirer temporairement du projet. Aujourd’hui, après plusieurs années de travail bénévole, quatre parents poursuivent activement la démarche jusqu’à la finalisation de la recherche, tandis que les autres continuent de contribuer ponctuellement à travers des événements, des entretiens, des questionnaires et des temps de mobilisation collective.

À travers cette recherche-action, les parents chercheuses deviennent pleinement actrices : elles produisent des connaissances à partir de leur vécu, renforcent leur pouvoir d’agir et contribuent à faire entendre la parole de tous les parents dans les débats éducatifs et sociaux qui les concernent directement.

La question de recherche


Le travail exploratoire


La démarche de recherche s’est construite à partir d’un travail exploratoire collectif fondé sur la mise en récit des expériences de vie accompagné par une coordinatrice et une animatrice. Chaque semaine, les parents se réunissent afin de partager leurs parcours, leurs difficultés quotidiennes et leurs rapports aux institutions, à l’école, au travail et aux démarches administratives.

Ces échanges ont permis de faire émerger plusieurs préoccupations communes : les difficultés scolaires dans les quartiers populaires, les relations avec l’institution scolaire, les discriminations, la charge mentale des parents , la phobie scolaire, la précarité administrative.
Progressivement, ces deux dernières thématiques se sont imposée au groupe
Les parents ont alors commencé à interroger collectivement ce que recouvrait la notion de précarité administrative et de phobie scolaire le décrochage scolaire.

À travers plusieurs ateliers d’écriture, jeux de rôle et séances de théâtre-forum, le groupe a progressivement construit une réflexion collective permettant de transformer des expériences individuelles en problématique de recherche
C’est ainsi qu’a émergé une thématiques centrale de la recherche :
La précarité administrative et la scolaire des enfants.  Celle-ci ne se limite pas à l’absence de titre de séjour mais renvoie également à l’incertitude, aux attentes prolongées, aux blocages administratifs, à l’instabilité des droits et à la difficulté d’accès aux ressources essentielles.

La participation en 2022 du 1er séminaire national de parents de l’AF-UPP à Annecy a également joué un rôle important dans cette phase exploratoire. Ces rencontres ont permis au groupe de découvrir d’autres démarches UPP, de renforcer sa cohésion et de consolider sa posture de parents-chercheuses.

La méthodologie de recherche


La recherche a commencé par une étape importante et totalement nouvelle pour nous : le recrutement de l’universitaire qui allait accompagner le projet. Pour beaucoup de parents, c’était une première expérience. Nous avons participé à toutes les étapes : réfléchir ensemble à la fiche de poste et à la mission, diffuser l’appel, lire les candidatures et mener les entretiens.

Cette étape nous a permis de prendre confiance en nous et de découvrir que nous étions capables de participer à des décisions importantes, même dans un domaine que nous ne connaissions pas au départ.

Nous avons reçu de nombreuses candidatures d’universitaires venant de plusieurs régions de France. Finalement, nous avons choisi une universitaire basée à Marseille et connaissant bien le centre-ville, car cela nous semblait essentiel pour faciliter les échanges, être plus réactifs et surtout travailler avec quelqu’un qui comprenne les réalités vécues par les familles et les habitants du quartier.

Notre recherche repose sur une démarche participative co-construite avec l’accompagnement d’une universitaire, où les parents ont été impliqués à chaque étape du travail.

Nous avons d’abord commencé par raconter nos parcours de vie et réaliser des cartographies autobiographiques. Ce travail nous a permis de partir de nos histoires personnelles, de notre vécu intime, pour faire émerger progressivement des expériences communes et passer du « je » au « nous ». C’est à partir de ces échanges qu’est née notre véritable question de recherche :

« En quoi la précarité administrative des parents influe-t-elle sur le parcours scolaire des enfants ? »

À partir de là, nous avons mené douze entretiens biographiques auprès de mères de famille vivant à Marseille, ayant des parcours administratifs, migratoires et sociaux différents. Ces temps d’échange ont permis de recueillir des paroles souvent peu entendues sur les difficultés vécues au quotidien par les familles.

Les entretiens ont été enregistrés, parfois traduits en français, puis retranscrits entièrement. Nous avons ensuite travaillé collectivement à l’analyse des témoignages grâce à un travail de codage thématique réalisé avec l’outil # Taguette.

Notre recherche s’est construite autour de quatre grandes hypothèses :

# H1: la précarité administrative freine l’accès des familles aux informations et aux ressources liées à l’école ;
# H2: la précarité administrative limite le temps disponible des parents pour accompagner et suivre au mieux la scolarité de leurs enfants ;
# H3 :la précarité administrative affecte la santé mentale des parents et, par conséquent, celle des enfants ;
# H4: la précarité administrative transforme les rapports et équilibres au sein des familles, notamment parce que les pères sont souvent davantage confrontés aux discriminations et aux difficultés liées à la situation administrative.

À travers cette démarche de recherche-action, nous ne sommes pas seulement étudiés ou observés : nous devenons pleinement actrices et productrices de savoirs à partir de nos propres expériences de vie.

Les résultats de recherche


Les analyses montrent que la précarité administrative produit des effets multiples et cumulatifs sur le parcours scolaire des enfants.

1. Analyse des hypothèses 

H1. Un accès fragilisé aux informations et ressources scolaires
Les difficultés administratives limitent l’accès aux informations et aux dispositifs liés à la scolarité. Les démarches complexes, les délais administratifs et la méconnaissance des droits créent des obstacles concrets dans l’accompagnement scolaire des enfants.
Certaines familles évoquent des difficultés à comprendre les attentes institutionnelles ou à accéder aux dispositifs d’aide, ce qui peut entraîner des retards, des incompréhensions et parfois des ruptures dans les parcours scolaires.Des rapports fragilisés aux institutions
Les récits recueillis mettent également en évidence des relations souvent marquées par la peur, la méfiance ou le non-recours aux droits.
Certaines familles expriment un sentiment d’illégitimité dans leurs relations avec les institutions scolaires et administratives.

H2. Une réduction du temps disponible pour les enfants
La précarité administrative mobilise une grande partie du temps et de l'énergie des parents. Les démarches répétées, les rendez-vous administratifs, les déplacements, les attentes et l'incertitude liée aux renouvellements de titres ou à l'accès aux droits laissent peu de disponibilité pour accompagner les enfants dans leur scolarité. Cette charge administrative peut limiter le temps consacré aux devoirs, au suivi scolaire et plus largement aux moments de présence et d'échange au sein de la famille.
Une charge mentale importante pour les familles

H3. La charge mentale et santé mentale 
La précarité administrative génère une forte charge psychologique liée à l’incertitude du statut, à la peur des institutions et à l’instabilité des conditions de vie. Cette souffrance psychique se répercute directement sur les enfants.
Comme le souligne une participante :
« Quand on ne va pas bien, les enfants le ressentent aussi. »
Les entretiens montrent que les enfants perçoivent les tensions familiales, les inquiétudes administratives et les difficultés économiques, ce qui peut affecter leur concentration, leur confiance et leur rapport à l’école.

H4. Des transformations des rôles familiaux
La précarité administrative peut modifier les rôles et les équilibres au sein des familles. Dans certaines situations, les difficultés d'accès à l'emploi ou les discriminations conduisent les pères à assumer davantage les tâches domestiques et l'éducation des enfants, tandis que les mères deviennent les principales sources de revenus du foyer, souvent à travers des emplois précaires. Ces réorganisations, lorsqu'elles sont subies, peuvent générer des tensions, fragiliser les équilibres familiaux et avoir des répercussions sur le bien-être de l'ensemble de la famille.

Les actions citoyennes


Tout au long de la recherche, le groupe a mené de nombreuses actions citoyennes afin de diffuser la démarche UPP et sensibiliser les acteurs locaux. Ces actions constituent un prolongement essentiel de la recherche dans l’espace public.
Elles participent à transformer les représentations des parents issus des quartiers populaires et à faire reconnaître leur expertise.

Parmi les principales actions réalisées :
- Présentations de la démarche dans des établissements scolaires école Chabanon 2022 ;
- Participation à des événements de quartier à Noailles fête de quartier, Fondation de France avec Noailles solidaire ;
- Interventions auprès de professionnels du social et de l’éducation, MDS (Maison des Solidarités) 
- Participation aux rencontres de la parentalité organisées par l’UDAF nov 2024;
- Présentation du projet auprès d’institutions locales et nationales ; politique de la ville, Préfecture 
- Participation à des échanges européens dans le cadre du projet Erasmus+ « Mediterranean Youth for Inclusion ».

Les effets


Au-delà des résultats scientifiques, la démarche UPP a produit des effets profonds sur les participantes.
Elle a d’abord permis de renforcer la confiance en soi et la capacité à prendre la parole dans l’espace public.
Plusieurs parents expliquent avoir découvert qu’elles étaient capables de s’exprimer devant des professionnels, des institutions ou lors d’événements publics.

Témoignages: 

Camelia
« Les UPP nous ont permis de comprendre que notre vécu avait de la valeur. Nous ne sommes plus seulement des parents confrontés à des difficultés, nous devenons capables d’analyser, de transmettre et d’agir. »

Hanane
« Participer aux UPP m’a donné confiance pour parler devant des institutions et défendre notre parole de parents. Aujourd’hui, je me sens légitime pour porter notre recherche et nos idées. »

Le collectif
« Grâce aux UPP, nous avons transformé des expériences personnelles parfois douloureuses en une force collective. »

La démarche a également renforcé les solidarités entre les participantes et créé un espace durable d’écoute, de reconnaissance mutuelle et de coopération.

Les perspectives


Le collectif souhaite poursuivre cette dynamique en accompagnat des parents à le recherche action et en transmettant cette expérience  et cette démarche UPP à d’autres groupes de parents.

Les perspectives envisagées incluent :
- la poursuite des actions citoyennes ;
- la diffusion de la recherche dans les quartiers populaires ;
- la création de supports de valorisation (podcast, ouvrage, théâtre-forum, expositions) ;
- le développement de coopérations avec les institutions locales, nationales et européennes ;
- l’accompagnement de nouveaux groupes de parents-chercheuses.

Cette recherche-action ouvre ainsi un espace durable de transformation sociale fondé sur la production de savoirs par les habitants eux-mêmes.